Mon vendredi 13



J'ai toujours pensé que le vendredi 13 me portait chance - souvenir du collège où j'avais eu un 12 à un contrôle de maths un vendredi 13, mais aussi grâce à une jolie rencontre.

Ce vendredi 13 novembre 2015 nous parlions plutôt cagnotte au boulot,
- "Tu ferais quoi là si tu gagnais à l'euro million ? Moi je pense que je viendrais quand même travailler.
- Je rachète la boîte et je vire Bernard (notre boss). Avant je m'offre évidemment un sac Chanel."
Là est toute la différence entre une fayotte et moi-même.

Vendredi avait été une putain de journée de merde, une journée négative avec des gens malsains, une journée bien pourrie durant laquelle masse de problèmes se sont succédés, journée où j'ai subi toute la journée et qui s'est soldée par un appel de 18 minutes de ma banque.
Le sac Chanel ne sera donc pas pour tout de suite.

Après le boulot j'ai rejoint mon amie Natacha à la Fondation Vuitton - à défaut de m'en offrir un - pour voir les dernières expos et ainsi constater que j'aurais pu chier sur une toile, mon œuvre aurait été bien meilleure que certaines que nous avons vu. Mais là n'est pas le sujet.

Nous avons terminé la visite par le bar et avons pris un cocktail - bien chargé - puis nous sommes sorties bien pompettes, bien guettes-guettes et tentions de nous raisonner pour ne pas faire la fête ce soir-là.
Natacha avait cours le lendemain, moi je n'avais pas de culotte de rechange au cas où je ne rentrerais pas chez moi, en cas de rencontre fortuite de l'homme de ma vie nuit vie.

Titubantes sur les boulevards bourgeois nous partagions notre insouciance et notre désarroi quant aux hommes, nous demandions si c'était eux qui avaient un problème ou bien ... eux. 
Si vraiment il fallait que je recoupe mes cheveux ou me les teigne en rose "j'en ai rêvé je te jure ça m'allait hyper bien", en somme un vendredi soir normal à Paris.

Entre-temps j'ai reçu un message d'une lectrice qui elle aussi n'avait pas de plan concret pour ce soir et me demandait conseil. Elle s'était finalement décidée à aller au cinéma.

Si je n'avais pas été aussi floue d'esprit à ce moment-là et si Natacha n'avait pas eu cours le lendemain je lui aurais conseillé de nous rejoindre dans notre fief, notre QG, notre bar favori du 10e.

Nous arpentions toujours les rues sans jamais nous perdre - à mon grand étonnement - et c'est tel le signe divin nous nous sommes arrivées devant le Mcdo de Neuilly.
Signe divin numéro deux, il disposait d'un photomaton.
Quarante trois photos plus tard nous avions débourrées et pris trois kilos. Calmées et surtout sobres nous avons rejoins la gare Montparnasse pour prendre notre train et enfin rentrer chez nous.

Ce vendredi soir, nous avions décidé d'être adultes et raisonnables c'est-à-dire rentrer sagement chez nous après une expo, plutôt que de faire des sauts de chat sur Edith Piaf, dans une salle pleine de monde, les cheveux trempés de sueur que j'aurais fini par sécher tête en bas sous le sèche main des toilettes, pour finalement constater le lendemain de mes yeux collés pas démaquillés que mon téléphone est rempli de photos de gens dont je n'ai aucun souvenir.

Nous étions sagement assises dans le train à contempler les paysages sombres défiler et partager nos photomatons lorsque mon téléphone s'est mis à sonner, sonner, sonner, sonner ... sans s'arrêter.
[...]

Trente minutes interminables plus tard je suis descendue du train, j'ai traversé le parc entre la gare et mon appartement et j'ai couru allumer la télé.
J'ai appelé tous mes amis, toute ma famille, tous mes ex, tous mes plans.
C'est con à dire mais dans ces moments-là tu ne joues pas la fière, il n'y a pas de "mais lui c'est un connard / je parle plus à ma soeur / nan lui il m'a saoulé" l'instinct de survie et l'inquiétude prennent le dessus sur tout le reste, toute la rancœur passée.
L'angoisse monte petit à petit et te coupe la voix, sans un mot, abasourdie devant BFM j'avais envie de vomir.

Nous avons tous passé le week-end scotchés à la télévision sans réussir à détourner les yeux du direct. Nous avons tous pleuré en voyant les images et le nombre de blessés et de décès augmenter.
Je n'ai jamais été aussi connectée de toute ma vie sur les réseaux sociaux dont est ressorti le meilleur de nous.

Je ne sais pas quoi vous écrire, ce week-end affreux vous l'avez tous vécu comme moi.
Je n'arrête pas de me dire que la vie tient à peu de choses, que j'ai passé mon vendredi à me prendre la tête et me ruiner la santé pour des futilités alors que tout peut basculer du jour au lendemain.
Et si, et si ? Et si ce soir-là nous avions décidé de sortir ?
Et si ce vendredi soir comme tous les vendredis soirs nous étions sorties ? Et si la lectrice était passée par République pour nous rejoindre au bar ? Et si ma soeur ce soir-là avait décidé de faire la fête à Paris ?
Et s'ils avaient attaqué mon train ? Et si Natacha avait annulé l'exposition ?
Et si j'avais rejoint un mec ? Et si j'avais retrouvé le mec du boulevard Voltaire ? Je pense à lui, j'espère qu'il va bien.

Je pense à tout le monde et à l'immense solidarité qui a découlé de cette tragédie. Ça m'a explosé le coeur et les tripes, c'était magnifique.

L'humain a tiré le meilleur du pire.
L'humain tirera toujours le meilleur du pire.

Je passe matin et soir devant la Tour Eiffel, je travaille à côté de l'Arc de triomphe, mais qui a triomphé ?
Voir ma belle dame de fer éteinte puis aux couleurs de notre pays ça m'arrache le coeur, me touche et me fait de la peine.
J'ai l'impression que rien ne sera jamais plus comme avant, que tout est différent maintenant.
Pourtant j'ai passé mon week-end à Paris, je suis sortie dans les rues quasi désertes mais j'étais là.

Je n'ai pas peur, je suis dégoûtée. J'arrête pas de me dire que ça aurait pu être moi et que je ne peux rien y faire, que si demain des ignorants décident de tirer sur le métro au moment où j'y suis je ne pourrais rien y changer.
Mais j'aurais vécu, aimer, souffert. J'aurai vécu comme une jeune femme de 27 ans et je continuerai de vivre ma vie de banlieusarde amoureuse de Paris et des parisiens.

Là tout de suite j'ai envie de me mettre en boule et de pleurer, pleurer et appeler ma mère en disant que c'est pas juste, que j'en ai marre, que c'est pas juste, c'est pas juste, c'est pas juste ...

Pleurer et dire que j'ai vécu trop de choses douloureuses avant même la trentaine, que j'ai vécu deux attentats à Paris et que c'est beaucoup quand même, que mon Président a dit que mon pays était en guerre c'est trop horrible, c'est pas juste c'est pas juste c'est pas juste, j'ai que 27 ans, je suis un bébé, j'ai envie de sucer mon pouce et mettre un pyjama, je veux un câlin, il est où Baba au rhum mon nounours, viens me faire un câlin, toi là-bas dans la rue je peux te serrer dans mes bras ? je sais pas pourquoi j'ai besoin de sentir le monde avec moi, je veux pleurer et me moucher dans ma manche, je suis trop triste, j'en ai marre, je suis trop trop triste tu comprends ? Pourquoi ? Ça ne sert à rien quoi qu'on fasse la douleur est là tristesse nous rattrapent toujours j'ai envie de pleurer et ensuite crier. Laissez-moi pleurer, j'ai envie de pleurer. Je suis trop énervée en fait.
Et puis merde j'ai une crise d'asthme, j'ai une vie de merde dans un monde de merde, MERDE MERDE MERDE".

Mais non. Pourtant dépressive depuis que j'ai connu la souffrance, j'ai une capacité de survie assez développée. Je ne peux pas me laisser abattre c'est physiquement et chimiquement impossible.
Je suis un robot. Ma tête ordonne à mon âme de rester debout et ne jamais, jamais flancher.
J'obéis.

Je vais bien, mes proches vont bien, je m'interdis de flancher pour tous les français, tous les citoyens, tous les gens du monde qui nous soutiennent, on se soutient tous.
Les familles en deuil, elles ne flanchent pas. Debout contre le monde, contre les méchants.
L'unité plus que jamais.

Ne priez pas pour Paris, priez pour que nous soyons toujours aussi unis.
Paix, amour & liberté à tout jamais.

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