Je balance mon porc


J'ai eu un déclic.
Ce matin j'étais dans la cuisine avec ma mère et nous discutions de l'actualité et du sujet #balancetonporc.
Je lui ai dit que je ne savais pas ce qui était le plus alarmant : que tout le monde en parle, que les témoignages fusent de partout ou bien que justement, il y avait énormément de témoignages.
Elle m'a répondu "évidemment c'est qu'il existe autant de témoignages" puis elle m'a balancé son porc, son expérience à elle, vécue quand elle avait vingt ans et que je ne connaissais absolument pas.

J'ignorais que ma mère avait été victime de harcèlement sexuel et c'est sur le pas de la porte qu'elle m'a raconté son histoire, à moitié déjà partie, à moitié dans les escaliers et moi sur le perron qui disait "mais nannnnnnnn ! mais nannnnnn ! Oh le fils de pute !".
Il était 8h42 et j'étais en peignoir.
Quand elle m'a dit qu'elle avait défoncé la gueule de son harceleur à coups de clés je me suis dit "putain, heureusement que nous sommes des femmes qui savent se défendre" car malheureusement tout le monde n'est pas dans ce cas.

Puis, ma mère est partie et en terminant mon thé, je me suis interrogée sur mes expériences à moi, en remerciant le ciel de ne jamais avoir été harcelée sexuellement sur mon lieu de travail ou d'avoir eu à défoncer la tronche de quelqu'un à coups de clés de voiture.
En plus je n'ai pas le permis.

Puis soudain je me suis souvenue. Alors c'est le cœur qui tachycarde et les mots qui sont les miens que je balance mon porc. Comme ça me revient, ici et maintenant je vais vous parler d'une histoire très, très personnelle.
En fait, pendant longtemps j'ai "oublié" cette histoire parce qu'elle ne m'a pas traumatisé, Dieu merci.
Je n'ai jamais éprouvé le besoin d'en parler à un professionnel, d'occulter une souffrance ou des fêlures.
Je peux raconter cette histoire en toute décontraction en terrasse d'un bar sans osciller, sans être triste et limite rigoler d'avoir cassé l'ambiance parce que "je vous jure les gars, ça va très bien ! Faîtes pas cette tête !".
Alors non ce n'est pas drôle, mais cela ne m'a pas jamais traumatisé.

J'en ai peu parlé parce qu'en réalité je m'en fous. Cet épisode de ma vie n'est pas important à mes yeux seulement voilà, aujourd'hui et pour la première fois j'ai eu besoin et envie de témoigner, d'en parler publiquement pour à mon tour balancer mon porc et essayer d'apporter un soupçon de soutien à tout cet engrenage et faire en sorte qu'un jour, je l'espère, ces témoignages n'existent plus jamais.
Parce que non, ce n'est pas normal ce qu'il m'est arrivé et j'ai mis du temps à le comprendre.

J'avais douze ans et j'étais collégienne.
J'étais toute jeune, toute petite et même si j'ai toujours été la fofolle de service j'étais assez réservée à cette époque.
Je m'en souviens comme si c'était hier et pourtant c'était il y a 17 ans ... putain que le temps passe vite.  17 années que cette histoire reste méconnue et il aura fallu ce blog pour qu'à 29 ans j'ose, veuille en parler ouvertement.
Cela s'est passé il y à 17 ans et j'étais en cinquième. La récré était terminée et mon prof était absent je crois, nous allions donc en permanence.
Je marchais avec BFF quand j'ai été interpellée par un surveillant alors qu'on traversait le hall en direction de la salle de perm'.

- Mona ? 
- oui ?
- tu peux venir un instant ?

Moi, jeune, sage et obéissante, j'allais voir ce que le surveillant me voulait, laissant BFF me garder une place en permanence.

- on m'a dit que tu fumais, je dois te fouiller.

J'ai paniqué. J'avais peur qu'on appelle mon père, que je me fasse renvoyer du collègue et que mes parents me renient. Je ne savais même pas que ce surveillant connaissait mon prénom, qu'il ME connaissait donc c'est que c'était grave. 
Il me connaissait parce que j'avais fait quelque chose de mal et mes parents l'apprendraient. J'ai eu peur.  Peur d'être punie, engueulée si je ne prouvais pas mon innocence car oui, j'étais innocente.
J'avais douze ans et j'étais innocente. Je ne fumais pas et je ne voulais pas qu'on appelle mes parents.

A douze ans tu ne sais pas qu'il est impossible qu'on appelle des parents pour leur dire que leur enfant fume. Que tout le monde fume des clopes au collège et que tout le monde s'en fout. Qu'un pauvre pion de merde n'a pas le droit de fouiller un(e) élève.
Que fumer ne relève pas de l'autorité d'un enseignant ou d'un pion. Qu'en réalité personne n'avait dit quoi que ce soit sur moi.
Pourquoi moi ? Pourquoi ce jour ? Pourquoi cet instant ? Ces questions je me les suis posée et je n'ai toujours pas la réponse.

Le pion m'a pris à parti et a cherché une salle pour pouvoir me fouiller et qu'ainsi, je puisse lui prouver que je ne fumais pas. Il n'y avait personne dans les couloirs, toutes les salles étaient occupées car les cours avaient commencé alors nous sommes partis sur l'autre aile, tandis que je paniquais toujours à l'idée de me faire renvoyer et engueuler par mon père.

Quand enfin il a trouvé une salle de libre, une salle orange, une salle d’anglais, il a ouvert la porte avec une clé et a refermé derrière lui. Enfin je crois qu'il a refermé, en réalité je ne m'en souviens pas mais c'est logique. Il n'aurait pas laissé la porte ouverte. Pas avec ce qu'il avait prévu de faire.

Je ne me souviens pas non plus du moment où il a fouillé mon sac et mes poches, je me rappelle juste de ce qu'il m'a demandé ensuite.
Il m'a demandé de faire des exercices de sport, pour contrôler ma respiration afin de savoir si elle était saccadée, sifflante, haletante et ainsi, déterminer si j'étais fumeuse ou non.
Logique pour une gamine de douze ans ! Insensé pour un adulte.

J'ai fait des pompes, des coupés-décalés et d'autres trucs chelou puis il m'a demandé de m'allonger sur le bureau, sur le ventre et il s'est mis contre moi. Juste derrière moi. Collé contre mon dos.

Il s'est plaqué contre moi, son torse contre mon dos pour "écouter ma respiration", me demandant de mettre mes bras "bien comme ça, écarte bien comme ça, les jambes aussi" et il s'est collé derrière moi.
Et c'est à cet instant, cet instant précis, allongée sur le bureau du professeur, seule dans une salle avec un surveillant, les bras et les jambes écartées, lui derrière moi, que je me suis dit que c'était bizarre.

Je précise qu'il s'est juste collé. je ne sais pas ce qu'il a fait, mais il s'est "juste" collé.
Il n'y a pas eu de caresses, d'attouchements ou de pénétration. Le mec s'est "juste" plaqué contre moi.
Il est resté plusieurs minutes dans cette position, pendant que je me demandais ce qu'il se passait car je ne comprenais pas, puis il a dit "ok c'est bon tu peux y aller".
Je pense qu'il a dit ça, en fait je ne m'en souviens pas du tout. Je ne me souviens absolument pas du moment où je suis partie. En fait, en tapant et relisant mon article je me rends compte que j'ai oublié énormément de détails de cette histoire qui pourtant, a bien existé.

Je me souviens juste que j'ai rejoint BFF au CDI, que je l'ai engueulée parce que c'était elle qui avait tiré sur une clope à l'arrêt de bus la veille et qu'à cause d'elle on pensait que je fumais. Que j'allais me faire engueuler par mon père et peut-être renvoyée du collège.
Je lui ai raconté l'histoire de la fouille et de la salle d'anglais, des exercices de sport et du pion derrière moi, et c'est elle qui a vraiment tilté,

- attends, mais c'est grave chelou ça !
- ah ouais ?
- bah ouais !!

Et voilà.

Voilà comment ça s'est terminé. J'en ai parlé à quelques copines, qui ont toutes dit qu'il était chelou avec tout le monde et on s'est toutes éloignées de lui, on l'évitait tout le temps. Il a  terminé l'année scolaire puis il est parti et j'ai zappé cette histoire.

En fait, sur le moment, avant de raconter la scène du bureau je ne voyais pas ce qui clochait. Ce n'est qu'avec mon recul d'adulte que j'ai compris que ce n'était pas normal. 
Que si on prend les faits, juste les faits : un pion n'a pas le droit de fouiller une élève, seul dans une salle fermée à clé et se coller à elle, lui faire écarter les jambes et se plaquer contre elle.
Que personne ne fait ça et que c'était injustifié et vicieux car il avait menti pour m'attirer dans une salle. Pourquoi ? Je n'en sais rien.
J'étais discrète, jeune, frêle, je n'avais pas de formes, rien. Quand bien même, soyons bien d'accord ce n’était justifié en AUCUN CAS mais moi, avec mon cerveau d'adolescente je ne comprenais pas pourquoi MOI.

Puis un jour, j'en ai parlé à ma mère.
Je ne sais plus si c'était juste après, la semaine suivante, les mois suivants ou des années plus tard mais quoi qu'il en soit elle l'a su.
Chaque fois que j'en ai reparlé elle évitait la conversation ou changeait de sujet alors un jour je me suis énervée. 
Je lui ai dit qu'elle n'en avait rien à foutre et qu'elle n'avait rien fait. Qu'elle évitait le sujet alors que c'était grave et qu'elle avait occulté cette histoire comme si elle n'avait jamais existé, comme si mon récit ne comptait pas. Et là j'ai appris, j'ai appris ce qu'elle avait fait cette année-là.

Quand ma mère fut au courant de mon histoire, elle a été voir la proviseure du collègue.
Les gens qui me connaissent et me lisent, vous vous souvenez de la proviseure qu'on a eu en 5ème ?
La vieille, Madame L., et bien c'était elle. Ma mère a été voir la proviseure pour lui raconter mon histoire, et elle a répondu :
- Mona fabule, ce surveillant est très apprécié et par tout le monde ! C'est impossible !

et ça c'est fini comme ça.

Plusieurs fois j'ai eu envie de lui écrire à cette Dame. Lui dire que je ne fabulais pas et que ça c'était bien passé dans son établissement. Dans sa salle d'anglais, avec son surveillant et une élève de douze ans naïve et innocente.
J'ai aussi tilté sur ma naïveté car un jour, la même année et en pleine récré, j'ai vu ce surveillant rire avec un élève parce qu'il devait arrêter de fumer or il avait un paquet de Marlboro dans sa poche.
Il l'a sorti fièrement l'air de dire "et non mon gars, j'ai pas arrêté finalement !" et le surveillant rigolait avec lui.
Je n'ai pas compris pourquoi à lui on ne lui disait rien et pourquoi il n'avait pas été fouillé alors que moi si.
La réponse était simple : parce que cela n’existe pas, personne ne fouille les élèves pour les emmener dans une salle isolée parce qu'on soupçonne qu'ils fument.

J'ai revu le pion quelques années plus tard, en plein centre commercial. J'étais avec des amies, j'ai eu un coup au cœur mais j'ai continué ma route, ma vie. 
J'ai toujours imaginé la scène où je le recroiserai, je lui péterai la gueule certainement - ou alors je serais paralysée.
Ce qui me rend vraiment malade, c'est qu'il a peut-être fait pareil - voire pire - à d'autres filles. Toutes ces filles groupies qui l'adoraient au collège, ont-elles subi des choses aussi ?
Rien que d'y penser ça me rend furieuse et triste. Peut-être que si j'en avais parlé ouvertement ... on ne sait pas, on ne saura jamais.

Aujourd'hui j'ai partagé cette histoire avec vous, ce n'est pas facile, c'est très gênant, c'est très personnel mais je me devais d'apporter mon témoignage à ceux des autres parce que ce n'est pas NORMAL que ces choses existent. Ce n'est pas normal de ne pas être protégée par ce type de harcèlement.

Je dénonce ce fils de pute de surveillant qui a abusé de ses fonctions et de la crédulité d'une gamine de douze ans.
Je dénonce la proviseure qui n'a pas su/ voulu écouter et protéger ses élèves, en l’occurrence moi, la Mona de 12 ans.

J'espère de tout mon cœur que personne n'a subi la faiblesse et l'inadmissible de ce pion.
Enfoiré de merde, tu ne m'as pas atteint, je te balance aujourd’hui espèce de sale gros porc.
Dieu est grand, un jour ou l'autre ... sa justice fera le reste. En attendant, c'est ma vérité qui éclate.

Azzedine, surveillant au collège les Saules à Guyancourt en 2000-2001. A abusé de la crédulité d'une collégienne.
Proviseure Madame LEICK. N'a pas su écouter pour protéger ses élèves.


#BALANCETONPORC

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